Et il en prendra tant d’autres, sans jamais trop s’endurcir je l’espère ! Car travailler avec son cœur ça fait mal, c’est ce qui fait de nous des humains, et nous permet d’agir comme tel…

Les noms ont été volontairement changés.

Ca y’est mon premier stage en maison de retraite est terminé. Ce n’était pas de tout repos pour un premier pied dans le monde médical, surtout dans l’unité Alzheimer avec une majorité de patient très atteints… mais j’ai su me faire une place. Après plusieurs expériences comme la toilette que j’ai racontée dans un article précédent, j’avais envie d’apporter un peu de douceur aux résidents. Je me suis rapproché de quelques soignants incroyables qui m’ont appris à travailler avec humanitude.

Je me rappellerai de tous mes résidents, mais particulièrement de Madame Simon …

Madame Simon c’est la petite dame de l’unité que tout le monde connaît parce qu’elle était une femme formidable. Quand elle est arrivée il y a quelques années, elle jouait l’infirmière auprès des autres résidents. Toujours en train de remercier tout le monde, de sourire. Puis la maladie l’a rattrapée. Cette pathologie irréversible qui ronge toute une personnalité. Comment peut-on en arriver là? À ne plus parler à personne d’autre qu’à soi-même. Oh elle n’avait pas l’air de s’ennuyer, il s’en passait des choses dans sa tête: Les lutins au fond du couloir, la forêt de pin au milieu du salon, ou encore la pile de papiers à remplir dans sa chambre [vide].

« Ne plus être là », « être déjà parti » comme disent les soignants d’ici…

On s’attache malgré tout, parce qu’on a accompagné pour un petit bout de chemin. Oh elle était gentille Madame Simon, toute mignonne, et elle sentait bon. Elle devait sans doute être la mamie qui faisait de bons gâteaux au goûter et des bisous « aspirateur » qui font pleins de bruit… Ouai, c’était ma chouchoute ! D’ailleurs je l’ai eu comme patiente à charge tout le long de mon stage, je lui ai donné sa douche, changé ses protections, donné à manger, on a discuté des lutins des heures durant, joué au ballon pour rééduquer ses mains bouffées par l’arthrose, j’ai essayé de la faire dessiner, comme elle aimait tant avant, je lui remonté 100 fois ses lunettes qui glissait sur son nez, je la réconfortait lorsqu’elle pleurait en se rappelant soudain son passé.

Je me rappellerai toute ma vie le moment où je lui ai dit au revoir.

Elle était dans sa chambre, au lit, prête à dormir. Je suis venue m’assoir au bord de son lit, et tout en la bordant, je me suis mise à lui parler : « Madame Simon je suis bien triste de vous dire bonne nuit ce soir, car c’est la dernière fois que je vous borde, demain mon stage se termine. J’espère qu’on s’occupera bien de vous, comme vous le méritez, vous allez me manquer Lucie (je l’appelai pour la première fois par son prénom)… ». J’avais les yeux remplis de larmes. Je pensais à mes grands-mères, j’avais envie qu’on s’occupe d’elles avec autant de tendresse que j’en avais donné à Madame Simon, j’avais le cœur lourd de savoir que c’était les aides-soignantes qui ont le « ras-le-bol » du métier qui allaient reprendre le relais.

Et là, il s’est produit l’impossible : « Merci de vous êtes si bien occupé de moi, je suis sûre que vous allez devenir une bonne infirmière, ne m’oubliez pas, revenez me voir hein ? ». Un moment de lucidité ! Incroyable ! Les larmes coulaient sur mes joues, je n’en revenais pas ! Après deux mois de lutins au bout du couloir et de discutions insensées, elle était revenue sur la même planète que moi. Et puis elle a replongé dans son univers : « Si un jour vous venez me voir, faites pipi sur le rebord de ma fenêtre, juste là, et je saurai que c’est vous ! ». Je pleurais, et elle me fit sourire puis rire en même temps, je ne savais plus si j’étais triste de la quitter, ou contente des mots adorables qu’elle avait su me dire. On a ri toutes les deux, sans savoir vraiment pourquoi. Elle riait à pleine voix et sans son dentier elle était si attendrissante. Puis je l’ai embrassée. J’ai éteint sa lumière et j’ai refermé pour la dernière fois la porte de la chambre 217. Sans me retourner j’ai foncé dans ma voiture le cœur et le ventre tout noués… J’ai réalisé que ces personnes démentes ou atteintes d’Alzheimer étaient peut-être encore un peu là, bien cachées tout au fond. Il est quasi impossible de les atteindre, et pourtant j’avais l’impression d’avoir rencontré Lucie Simon une fraction de secondes…

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